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La petite histoire de L'Islet
par Guylaine Hudon le 2021-02-19

Ti-Loup Caron

(2e partie)

Suite de novembre 2020

Le navire gouvernemental mis à la disposition de Joseph-Elzéar Bernier est de retour à l’été 1905 après un premier hivernage dans la Baie d’Hudson, expédition qui lui permit de rencontrer quelques indigènes et de tes-ter les capacités du navire. Le CGS Arctic devra nécessairement faire cale sèche au chantier maritime de Sorel pour être renforci d’une ceinture d’acier, afin de pouvoir résister aux pressions extrêmes de la navigation à travers les glaces du Grand Nord.

Ce n’est qu’à l’été 1906 que Bernier sera de retour à Pond Inlet qui n’est dépourvu de glace que pour une courte période, soit du début d’août au début d’octobre, où de nombreuses familles d’indigènes se sont établies près du rivage, habituées à la visite des baleiniers écossais qui leur fournissent : biscuits, thé, mélasse, sucre, sans oublier le tabac auquel ils sont devenus dépendants. Ces denrées, ainsi que fusils et récipients de metal, sont troqués contre des chiens de traîneaux et leur précieuse aide à traquer et dépecer les baleines. Aussi, les autochtones devaient leur fournir la viande de caribou et les femmes étaient engagées pour leur confectionner des vêtements en fourrure, les seuls qui pouvaient vraiment convenir à ces températures extrêmes.

Le 7 juillet 1910, à 15h30, le CGS Arctic quitte le bassin Louise avec à sa barre nul autre que le descendant du Baron, le pilote de L’Islet, Arthur Koenig, qui le rendra jusqu'à Pointe-au-Père. Ti-Loup fera partie de l’équipage, lui qui a depuis si longtemps rêvé de faire partie des expéditions du ‘’capitaine Capi ‘’comme il le surnommait quand il était enfant. Sera-t-il à la hauteur? Lui qui a été entouré depuis toujours de sa mère et de ses sœurs, comment s’accommodera-t-il d’être en compagnie uniquement d’hommes pour une longue période? Parfois en conditions hostiles, les esprits s’échauffent durant les longs mois d’hiver où le soleil n’est pratiquement plus au rendez-vous; la monotonie finit par miner le moral des hommes. Certains même en ont presque perdu la raison, comme ce prospecteur, Robert Janes qui fit d’abord partie d’une expédition de Bernier et qui revint par la suite opérer pour le compte de certains investisseurs dans l’espoir de dénicher un nouveau Klondyke. Les relations qu’il avait développées avec les autochtones n’ont cessé de s’effriter jusqu’au jour où il finit par être assassiné, tiré à bout portant par un chasseur Inuk, car il était devenu menaçant pour la communauté. Janes avait commencé à tuer leurs chiens de traîneaux en leur proliférant des menaces, pour les Inuits; l’aide de leurs chiens de traîneaux est une question de vie ou de mort ne l’oublions pas. Le chasseur Noo-kud-lah sera d’ailleurs par la suite accusé du meurtre du Terre-Neuvien, ne comprenant pas trop ce qu’impliquent ces concepts que les hommes du sud auront implantés en prenant possession des territoires arctiques.

Mais pour revenir à l’adaptation de Wilfrid, il semble n’y avoir aucun pro-blème à ce sujet. Il en fait même son affaire en organisant des soirées d’amateurs, afin que chacun des membres de l’équipage puisse dévoiler son propre talent. Le capitaine, lui, donne des conférences sur les expéditions arctiques engagées par ses prédécesseurs. Même la traversée du cercle polaire donna l’occasion de servir un repas plus co-pieux arrosé de bière et suivi par la musique des amateurs pour faire danser les hommes. D’ordinaire la boisson est interdite sur le bateau. Le capitaine a bien sa petite réserve personnelle pour payer la traite lors de grandes occasions, mais étant réputé pour être sévère envers lui-même et plutôt tolérant pour autrui, rien ne dit que les hommes de l’équipage n’avaient pas la leur aussi!

Le capitaine Bernier aura beaucoup de considération de la part des autochtones, car il leur témoigne toujours beaucoup de respect, en agissant avec fermeté certes, mais avec gentillesse et justice. Aussi les adultes sont plusieurs fois invités à partager les activités de l’équipage, que ce soit pour des jeux extérieurs et pour partager un bon repas chaud à bord. Ils sont toujours accueillis sur le navire par Le chant de l’alouette qu’ils croiront pendant longtemps qu’il s’agissait d’un hymne important! C’est à l’une de ces occasions que Ti-Loup remarquera la présence d’une jolie Inuit. Il s’agit de Panikpak, la jeune conjointe d’un chasseur Inuk avec lequel il obtiendra la permission du capitaine de s’éloigner du bateau quelques semaines pour chasser. Ses compagnons, ayant remarqué son attirance pour la jeune Panikpak, ne manqueront pas de le taquiner à ce sujet, elle qui semblait l’avoir tant apprécié lorsqu’il jouait de son harmonica, et ils s’ennuieront de ses blagues et de ses espiègleries durant cette période.

Tout au long de cette expédition, le capitaine a observé le comportement de Wilfrid et il en fût grandement impressionné; sa facilité à s’acclimater, son sens de l’initiative, son entrain, sa jovialité et son entregent lui profiteront bientôt. Bernier lui laisse entrevoir qu’il aurait une future expédition avec de plus grandes responsabilités pour lui, mais à condition d’y être adéquatement prepare. Il a l’ultime conviction que c’est par l’éducation que les Canadiens-Français parviendront à se tailler la part du lion dans le monde maritime. Ainsi, il encouragea Ti-Loup à suivre ses études en navigation au collège de L’Islet. Ce sera finalement le 12 avril 1912 qu’il se verra obtenir le brevet d’officier, après avoir passé avec succès l’examen du Ministère des Transport. On peut se l’imaginer dans le train, à bord duquel il a monté à la gare de L’Islet, révisant nerveusement ses notes en destination pour Montréal où se passe ce fameux examen.

Lors de la prochaine expédition du capitaine Bernier, Wilfrid sera promu au rang de second officier. Désormais, le capitaine compte bien, plus que jamais, exploiter le lucratif filon du commerce de l’ivoire et de la fourrure,. Il songe même à demander un permis pour exploiter un gisement de charbon mou fort probablement découvert par le géologue qui fit partie de la précédente expédition. Cette fois ils partiront à bord du Minnie Maud, une vieille goélette achetée à la hâte par le capitaine. L’expédition sera au-dessus de toutes attentes et ils seront de retour quatorze mois plus tard. En se dirigeant vers le port de Québec, le capitaine regarde avec désolation le CGS Arctic que le gouvernement aura relayé au rang de Bateau phare à la tra-verse d’en bas à la hauteur de Saint-Roch-des-Aulnaies. Triste fin pour un si robuste navire, alors que la Minnie Maud revient dans un si piètre état de sa dernière expédition, qu’elle devra même être touée pour l’aider à pénétrer l’enceinte du Bassin Louise. Plusieurs marins expérimentés ont même été très surpris qu’elle réussisse à se rendre à bon port.

Une course contre la montre débute; le capitaine doit se trouver un nouveau navire, car l’affaire s’ébruite rapidement et de plus en plus de compétiteurs, souvent bien subventionnés par de petits groupes d’hommes d’affaires, arrivent dans le décor. Bernier s’est même fait piller un entrepôt de fourrures dans les dernières années par un chercheur d’or revenu bredouille de sa prospection et qui n’a pas hésité à dérober ces richesses pour rentabiliser son expédition.

Les profits de la vente de fourrures et d’ivoire du capitaine vont entre autres lui servir à acheter le SS Guide, une goélette à vapeur dont il fit l’acquisition en se rendant en Écosse au début de l’hiver 1914, Ce navire , tel ses prédécesseurs, devra être renforci d’une ceinture d’acier autour de ses flancs aux Chantiers maritimes de Saint-Joseph-de-Sorel.

Été 1914, les préparatifs vont bon train et cette fois-ci Wilfrid Caron sera promu au titre de premier officier. Dix hommes, tous Canadiens-Français, composeront son équipage. L’expédition devrait durer dix-huit mois. Tel que prévu les amarres sont larguées le 14 juillet et c’est avec un terrible sentiment de tristesse que les marins passent à la hauteur de Rimouski. Le 29 mai précédent, y sombrait L’Empress of Ireland emportant dans la mort plus de mille personnes. À ce sujet, Sir Wilfrid Laurier, ancien premier ministre à cette époque, déclarera en chambre : Cette catastrophe surpasse en horreur tout ce qui s’est vu depuis la fatale calamité du Titanic survenu deux ans aupa-ravant. Une autre ombre au tableau est le récent assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche et de sa femme la Duchesse de Hohenberg, le 28 juin dernier; personne à ce moment ne se doute encore de ce qui se profile à l’horizon.

À suivre…

Jérôme Pelletier


Le chasseur Noo-kud-lah (Nugallaq) accusé du meurtre de Janes. BANC PA 207 907.






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