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Des moulins et des gens d'ici
par Guylaine Hudon le 2020-04-23

LE GRAND MOULIN

LE MOULIN SALLUSTE DIONNE

Le Grand Moulin à l’époque, appelé moulin Salluste Dionne aujourd’hui, se démarque dans le temps, diverses étapes étant survenues dans sa construction et sa vocation. Nous remarquons quatre phases qui semblent suivre l’évolution de la vie et de la conjoncture économique dans notre région.

 

1ère phase : Le premier moulin à farine et le moulin à scie 1846-1862

En 1846, Olivier Eugène Casgrain, seigneur en partie de Bonsecours de L’Islet, commande à Grégoire Thibault des madriers et des planches solides à couper sur le lot à bois du 4e rang. La même année, le seigneur confie par contrat, des ouvrages de menuiserie et du mécanisme de moulin à Antoine Berthet, architecte et charpentier de St-François de Montmagny. Le tout pour ériger un moulin à farine. La construction, une fois achevée, est située sur les terres acquises d’Antoine Langelier du 3e rang ouest, St-Eugène de L’Islet, sur la rive du Bras St-Nicolas*.

Le recensement de 1851 confirme l’existence de ce nouveau moulin seigneurial :

-Un moulin à farine appartenant à Eugène Casgrain écuyer, seigneur d’une partie de L’Islet. Ce moulin est construit de bois pièces sur pièces (Madriers) et à 3 étages. 3 moulanges dont l’eau est la force motrice servant à moudre les grains provenant de la seigneurie dont ce moulin est un des moulins banaux. Il a été bâti dernièrement et donne un revenu annuel d’environ L125 à L 150. Il a aussi une machine à écaler l’orge (barley). 3Hommes

-Dans la même bâtisse est un moulin à carder aussi appartenant à M. Casgrain et qui coûte environ L 100. Le revenu peut se monter à environ L15 à L 20. Dans le bas est un foulon pour fouler les étoffes et toutes espèces fabriquées par les cultivateurs. 1 Homme

-Sur le même emplacement dans une autre bâtisse est un appareil de teinture et une machine à presser les étoffes. Revenu L15 à L 20. Coût L 30

-M . Casgrain est actuellement occupé à faire bâtir au même endroit un moulin à scie qui coûtera L 100 à L 115. Il doit être prêt le 1er mai prochain.

Une construction au service de la population, un moulin banal et seigneurial.

Il faut bien noter aussi l’existence du moulin à scie bâti près des installations.

 

1ère phase (prise 2) : Le deuxième moulin à farine et le moulin à scie 1862-1873

Mais voici qu’en 1862, Casgrain achète un terrain de Jacques Fournier et y déplace le premier moulin à farine et construit le Grand Moulin. Un contrat daté de 1862, de S. Gamache notaire, mentionne:

Le moulin à farine, le moulin à carder, machine à fouler les étoffes et autres bâtisses, à l’exception du moulin à scie ont été déplacés et reconstruits sur un autre terrain dont le sieur et dame Casgrain ont fait acquisition du sieur Jacques Fournier.

De plus, ce nouveau moulin est situé à 1 ½ arpent de l’ancien. Gamache mentionne dans un autre contrat :

À L’Islet, en date du 27 avril dernier, 1862, le sieur Nazaire Moreau s’engage à défaire avec précaution la chaussée d’un moulin à farine appartenant au dit O E Casgrain écuyer, et d’en construire un autre étanche et solide à environ 1 arpent et demi de l’ancienne chaussée.

Ce qui signifie que seul le moulin à farine est déplacé, le moulin à scie demeurant à son lieu d’origine. En 1862, la nouvelle construction comprend un moulin à farine neuf à 4 moulanges, un moulin à carder et à fouler les étoffes, un appareil de teinture avec ensemble une maison et autres bâtisses.

Quelles sont les raisons de ce déplacement? Rien ne nous permet d’en affirmer le pourquoi. La fin du régime seigneurial ne peut justifier à elle seule cette décision.

Jean Carlos en sera le premier meunier. Le bail d’un moulin à farine par O E Casgrain au sieur Amable St-Pierre en 1862, pour 5 ans, sous seing privé, précise :

Si à la St-Michel prochain, le moulin neuf du bailleur ne marchait pas encore, alors le preneur ne prendrait possession du moulin que lorsque le meunier actuel, le sieur Jean Carleau, pourra prendre possession du dit moulin neuf.

A ce moment, Amable St-Pierre, deviendra meunier au moulin des Belles-Amours, l’autre moulin d’Olivier Eugène Casgrain.

Le Grand Moulin et le moulin à scie font désormais partie des moulins d’ici.

 



Plan de bornage entre les terres Antoine Langelier, Calixte Gagné et Jean Poitras situées dans la paroisse de L’Islet, Seigneurie L’Islet Bonsecours, Duncan Stephen Ballantyne, 12 décembre 1846.


2e phase : Les moulins passent à des particuliers 1873-1885

L’année 1873 marque un tournant.. Jules-Étienne, le fils Casgrain, reçoit par donation tous les biens de son père, via sa mère Hortense Dionne, suite au décès d’Olivier Eugène Casgrain, incluant les deux moulins du Bras. Huit mois plus tard, suite à leur vente, ces moulins passent aux mains de particuliers.

Le nouveau propriétaire vend à André Fournier ingénieur de St-Eugène, les deux moulins et les effets du premier moulin à farine transporté. La roue continue de tourner. Fournier vend dix-huit mois plus tard, en 1874, les installations à Anthyme Fortin et Arthur St-Pierre, respectivement meunier et ingénieur de St-Cyrille. Au tour d’Octave Ruet, meunier de Ste-Anne-de-la-Pocatière, de se porter acquéreur en 1877.

Cependant, en 1880, par acte devant Charles Marcotte, notaire, Octave Ruet cède à Jules-Étienne Casgrain, les installations et le terrain :

Cette cession est faite par le dit cédant de demeurer quitte envers l’acquéreur de la dite somme de cinq mille piastres.


Moulin Dionne, 3Rang Ouest, Bras Saint-Nicolas. La date 1862, inscrite sur une pierre, nous révèle l’âge du bâtiment. Ce moulin d’un étage et demi en façade et de trois étages et demi à l’arrière faisait de la farine et de la coupe de bois. Il a été actionné successivement par une roue à godets, une turbine et l’électricité. La digue, aujourd’hui détruite, qui retenait l’eau de la rivière avait 25 pieds de hauteur. Photo tirée de Pierre Lahoud « Répertoire des moulins à eaux du Québec » dossier 36, Ministère des Affaires culturelles, 1978, p. 69.

 

3e phase : De l’exploitation par des particuliers, pour des gens d’ici, on passe au commerce du bois à plus grande échelle, 1885

Casgrain, redevenu propriétaire, vend ses installations à Elzéar Méthot en 1885. Celui-ci donne à ses fils, Edgar et Léandre, un tiers indivise de la propriété en 1894. En 1900, Zoé Cloutier, la veuve Méthot et les fils héritiers vendent l’entreprise à William Price, marchand de bois de la ville de Québec.

Cette transaction comprend entre autres :

-Des « booms », chaînes, cages dans la rivière.

-Le moulin à farine et à scie, la maison, la grange et dépendances du premier terrain.

-La route qui conduit au dit moulin.

-Le droit sur un quai construit sur la grève du fleuve St-Laurent vis-à-vis le terrain de Désiré Lavoie, de L’Islet, avec le chemin à lisse construit sur la grève servant à voiturer le bois sur le quai.

-Plus un droit de passage en voiture et à pied dans une route qui conduit actuellement du chemin royal au dit quai dans le fleuve St-Laurent, longeant du côté Nord-Est le magasin et l’emplacement occupé autrefois par François Giasson. 

-Un terrain situé au sud du Bras St-Nicolas.

Il m’apparaît, à lumière de ces informations, que le bois, qui descend sur le Bras, par flottage est transporté par route terrestre au fleuve, puis part pour des moulins situés à l’extérieur ou pour le commerce à plus grande échelle.

De plus, il n’est plus mention de moulin à scie au sud du Bras*, seulement du terrain.

3e phase (suite) : L’arrivée des Price ici, 1900

La grande aventure des Price dans notre coin de pays démarre. Comme ils ont connu une grande expansion dans notre région, il faudrait faire une investigation approfondie de leur entreprise, ce qui ne peut être traité dans ce texte.

4e phase : Le moulin à farine est vendu à Thaddée Jean, meunier, 1901

Comme la compagnie Price se spécialise dans le bois, elle se départit du moulin à farine. Désormais, il y a deux entités autonomes et deux administrations indépendantes relevant de chaque propriétaire soit une pour le moulin à farine et une autre pour l’exploitation du bois.

Le commerçant de bois de Québec vend en 1901 à Thaddée Jean, meunier de l’endroit, le moulin à farine et le moulin à battre le grain, les dalles et le droit de prendre l’eau dans la chaussée pour faire fonctionner ses moulins. Tout ceci, à la condition expresse de ne pas bâtir de moulin à scie sur le terrain.

Étant donné les décès rapprochés de Thaddée Jean en 1912, de son épouse Odile Fournier en avril 1914 et de François leur fils meunier, en juin de la même année, le moulin à farine et à scie, aboutit à Alphonse, le fils ainé, en avril 1915. Ce dernier vend l’entreprise quelques mois plus tard à Auguste Dionne meunier de Ste-Louise. En 1938, Léontine Bérubé, sa veuve, le donne à son fils Salluste Dionne Le moulin porte depuis ce temps le nom de moulin Salluste Dionne.

Dans la brochure souvenir du 100e anniversaire de la paroisse de Saint-Eugène (1867-1967), on décrit ainsi le moulin :

Il est aujourd’hui la propriété de Monsieur Salluste Dionne qui a pris les mesures nécessaires pour le conserver et lui laisser son cachet d’ancienneté. Personne, à part M Dionne, peut dire ce qu’il en a coûté de travail et d’argent pour conserver cette relique du passé. Nos félicitations et nos remerciements à M. Dionne.

Maintenant en 2020, ce moulin, propriété et résidence privée d’Alain Picard, petit-fils de Salluste Dionne, fils de Réjeanne, témoigne toujours de notre passé. Il aura bientôt 160 ans.


Moulin Salluste Dionne à l’extrémité du chemin Lamartine Ouest. Photo tirée de « Saint-Eugène, D’entre nous jusqu’à vous » Les Éditions du Savoir, 1867-1992, page 95.


Des informations fournies par Ronald Théberge de St-Eugène trois semaines avant son décès survenu en juin 2019

-Il se souvient d’avoir entendu dire que le « baume » attachant le bois flottant pour le contrôler, sur le Bras, près du moulin Salluste Dionne, s’est détaché une bonne nuit et que le bois qu’il retenait s’est retrouvé dans une anse sur le fleuve St-Laurent à la hauteur de Rivière-Ouelle, le lendemain. Le bois serait descendu jusqu’à l’embouchure du Bras, à la Rivière du Sud, à Montmagny , pour se jeter ensuite dans le fleuve et aboutir dans sa course, à Rivière-Ouelle.

-Il dit aussi qu’on a récupéré le bois à cet endroit et que de retour à St-Eugène, un homme s’est noyé au pied de la chute à Jean en voulant décharger la cargaison.

Informations fournies par Marie-Marthe Caron

-Elle ne relie pas la noyade à cet événement, cependant elle confirme qu’il y a eu noyade au Bras et que l’homme noyé était parent avec Mme Ulric Thibault.

Dans mes recherches, j’ai retracé, dans les registres paroissiaux;:

St-Eugène, 2 juin 1899

Sépultures de Joseph Gendron, époux de Elmina Bernier de cette paroisse, noyé accidentellement, suivant le certificat du médecin coroner, le Dr F X. Gosselin, le 7 mai dernier et retrouvé hier, âgé de 25 ans.

Présents, Joseph Bernier et Joseph Poitras. Gosselin ptre

Quant à la parenté avec Ulric Thibault, ce dernier s’est marié en 1926 à Elmina Gendron, fille de Joseph Gendron retrouvé noyé au Bras en 1899.

Jeanne-Aimée Bélanger

* Dans le but d’alléger le texte, le mot Bras signifie Bras St-Nicolas, dans tout le texte.

 

Sources  orales

Merci à Ronald Théberge et à Marie-Marthe Caron

Sources écrites

-PC Fournier NP, 1846; S Gamache NP, 1862; Seing privé, 1862; C Marcotte NP,1873,1874,1876,1877,1880,1885; JC Beaubien NP,1894; N Gauthier NP,1900; C Leclerc NP, 1901; H Boivert NP,1915.

-Registres microfilmés de la paroisse de St-Eugène.




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